Les juifs de Djerba : une minorité qui affiche sa sérénité

Posté par Webmastrice, 17 septembre 2011
De  Latifa AL-Mekbali - 13 septembre 2011
Des femmes dans la synagogue de la Ghriba
Des femmes dans la synagogue de la Ghriba
 

L'île de Djerba abrite la majorité des mille six cents juifs tunisiens restés dans le pays. Dans les bouleversements actuels ils affirment se sentir des citoyens à part entière et se passionnent pour la campagne électorale. Minoritaires, ils assurent se sentir en sécurité dans un contexte de coexistence pacifique.

Seules les discrètes indications en hébreu et les menorah (les chandeliers à sept branches) peintes sur les devantures de quelques boutiques, indiquent aux visiteurs du Houmt Souk de la Grande Hara, dans l'île de Djerba, qu'ils se trouvent au sein de l'un des plus anciens quartiers juifs de la diaspora.

Derrière le comptoir de sa boutique, une casquette de sport sur la tête à la place de la kipa traditionnelle juive, Jibraïl Yaïche nous accueille avec un large sourire. « La révolution est une grande réalisation pour tous les Tunisiens », s'enthousiasme-t-il avant d'insister « notre communauté ne bénéficiait pas de privilèges spéciaux sous le régime de Ben Ali. »

De nombreux observateurs estiment que l'histoire de ces prétendus privilèges relève de la propagande attribuant à Ben Ali et aux mesures de protection spécifiques qu'il mettait en œuvre, le mérite de la sécurité dont les juifs tunisiens bénéficiaient.

Coexistence pacifique

Aujourd'hui, on ne voit plus d'agents de police ni leurs voitures stationnant aux entrées de la Grande Hara. « L'air de liberté que respire le pays protège, à lui seul, les minorités, explique Rafaël Achouchi, un jeune habitant de la Grande Hara. Ce changement est important pour l'image du quartier auquel les dizaines de policiers, postés de tous côtés, donnaient des allures de caserne. Les juifs de Djerba étaient protégés par la force durant l'ancien régime. Aujourd'hui, leur sécurité est fondée sur la coexistence pacifique entre musulmans et juifs, dont la présence à Djerba remonte à des milliers d'années. Depuis les premiers jours de la révolution, même aux moments les plus agités, aucun juif de Djerba n'a subi de tort de quelque nature que ce soit ».

Il reste environ mille six cents juifs en Tunisie, dont la majorité vit à Djerba. Au moment de l'indépendance (1956) ils étaient environ cent cinquante mille mais la plupart ont émigré en raison du contexte lié au conflit israélo-palestinien.

Mais cette tension n'atteint pas ceux qui sont toujours présents en Tunisie. Cette tranquillité d'esprit se traduit, entre autre, par l'intérêt nouveau dont témoignent les juifs de Djerba pour les affaires publiques. Jebraïl Yaïche, le bijoutier, connaît les forces et les personnalités politiques importantes, dans le pays. Et s'il hésite encore sur le parti pour lequel il va voter, et attend d'en savoir plus pour choisir celui qui sera le plus à même d'améliorer la situation économique du pays, il ne se distingue pas en cela de la Grande majorité des Tunisiens.

Conservatisme social

Zaki Chamak, un autre bijoutier, septuagénaire, a, quant à lui, fixé son choix sur Kamel Morjane (L'Initiative). Il juge le dernier Ministre des Affaires étrangères de Ben Ali, issu du RCD, le plus apte à gouverner le pays.

Ennahdha ne lui inspire pas de crainte particulière : « ce mouvement ne gagnera pas parce qu'il ne bénéficie pas d'une grande popularité. Avec le grande nombre de listes, je suis sûr qu'il ne dépassera pas les 20 ». Zaki Chamak explique d'ailleurs que la communauté juive tunisienne n'a rien à craindre d'Ennahdha dont elle partage le conservatisme social. « La tenue de la femme juive est pratiquement le même que celui de la femme dans les traditions des mouvements islamiques ! », plaisante-t-il.

Youhannah Houri, un jeune d'une trentaine d'années, considère qu'Ahmed Nejib Chebbi et son parti, le PDP, ont les plus grandes chances de remporter les élections de l'Assemblée constituante. « Je suis contre l'idée d'un parti religieux, dans toutes les religions, parce que c'est contraire à l'Etat laïc moderne. La religion et l'Etat doivent être séparés. Avec leurs projets utopiques, les partis religieux ne tiennent pas leurs promesses, alors que les partis modernistes modérés ont des programmes de développement réalistes et clairs. Pour ma part je fais confiance à Ahmed Nejib Chebbi, surtout pour les programmes de développement dans les régions intérieures. »

Une famille ancienne

Côté femmes, cet intérêt unanime des hommes pour la vie politique semble moins partagé. Lorsque nous avons frappé à la porte d'une femme de la communauté juive, elle a refusé de nous parler, de dévoiler son identité ou, même de nous permettre de la photographier. Un comportement qui n'a rien d'exceptionnel, dû au conservatisme de la société djerbienne, nous explique-t-on sur place.

« Nous les femmes, notre rôle est de faire la cuisine, nettoyer la maison et nous occuper de la famille. C'est notre noble mission et nous ne nous occupons pas des autres questions », assène une de celles que nous avons tout de même pu rencontrer.

Plutôt que d'exprimer des préférences politiques, l'une d'elles insiste pour rappeler qu'elle appartient à une famille très ancienne dans le pays et que son grand père était le grand rabbin de la ville de Médenine. « Nous n'accepterons pas que quelqu'un puisse mettre en doute notre appartenance à la Tunisie. La Tunisie est le plus beau pays du monde et ses habitants sont modestes, bons et pacifiques ».

Un caractère qu'illustre une anecdote qu'elle se plaît à raconter : « mon mari avait laissé sa voiture ouverte dans la rue durant une semaine pendant de la révolution. Un voisin musulman nous en a informés et nous avons retrouvé notre voiture en bon état alors qu'elle était dans une zone où il avait eu des troubles. »

Pas d'indication de vote

Prudente, une autre dame indique qu'elle ne sait pas encore pour qui voter et que le rabbin qui est leur responsable, leur désignera le candidat à choisir. Une idée que réfute sans ambiguïté le grand rabbin de Tunisie, Hayem Bitane, habitant lui aussi dans la Grande Hara : « les membres de la communauté juive sont libres dans le choix du candidat qui leur convient le mieux. Je n'ai aucune autorité autre que religieuse sur les juifs, à Djerba ou en Tunisie. En aucun cas, je ne prendrai de position qui oriente leur vote vers tel ou tel candidat. La communauté juive est très unie sur le plan religieux, mais ses membres sont différents dans leurs idées et leurs orientations politiques ».

Par ailleurs, Hayem Bitane dément l'intention prêtée à la communauté juive de former un parti qui les représente dans le foisonnement actuel de formations politiques.

Visite à la Petite Hara

Notre tournée ne pouvait pas s'achever sans une visite à la célèbre grande synagogue de la Ghriba, dans la Petite Hara, la plus ancienne synagogue construite en dehors de la terre palestinienne, après la destruction du temple de Salomon à Jerusalem.

Chaque année, les juifs de Djerba transportent les rouleaux de la Torah de la synagogue pour parcourir les ruelles de la Petite Hara, qui, contrairement à la Grande Hara, a conservé son cachet architectural djerbien, avec les murs des maisons badigeonnés en blanc et les fenêtres peintes en bleu, en plus des nombreuses arcades des plafonds et les coupoles dont le rôle est de rafraichir les maisons.

Contrairement à la Grande Hara, la Petite Hara a connu une émigration progressive de ses habitants juifs qui possédaient la majorité des habitations et des commerces anciens, mais ils les ont vendues avant d'émigrer.

Aujourd'hui, les musulmans sont majoritaires dans la Petite Hara, mais elle abrite, toujours, la maison du directeur administratif de la communauté juive, Perez Trabelsi. Nous avons voulu recueillir le témoignage d'une fille juive assise sur le perron de sa maison, mais il s'est avéré qu'elle était musulmane et qu'elle habite la maison voisine de celle de Perez Trabelsi. Un signe parmi d'autres que les juifs de l'île sont partie intégrante de la population.

Source : http://www.latunisievote.org


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